JJ & Will sur la route...


Venise est un poisson.

Regarde-la sur une carte géographique. Elle ressemble à une sole colossale allongée sur le fond. Comment se fait-il que cet animal prodigieux ait remonté l’Adriatique et soit venu se terrer précisément ici ? Il pouvait se balader encore, faire escale un peu partout selon son humeur, migrer, voyager, s’amuser comme bon lui semble : une fin de semaine en Dalmatie, après-demain à Istanbul, l’été prochain à Chypre. S’il s’est ancré dans ces parages, il doit bien y avoir une raison. Les saumons s’épuisent à contre-courant, escaladent les cascades pour aller faire l’amour en montagne. Les baleines, les sirenes et les figures de proue vont mourir dans la mer Sargasses. (...)

Sur la carte géographique, le pont qui la réunit à la terre ferme ressemble à une canne pêche : on dirait que Venise à mordu à ’hameçon. Elle est étroitement liée par des rails d’acier et des bouts d’asphalte, mais cela est arrivé après, il n’y a qu’une centaine d’années. Nous avons craint que Venise, un jour, puisse changer d’avis et repartir. Nous l’avons attachée à la lagune pour qu’il ne lui vienne pas en tête de prendre le large à nouveau et de s’en aller loin, cette fois pour toujours. Aux autres, nous disons que nous l’avons fait pour la protéger, parce que après toutes ces années de mouillage, elle n’est plus habituée à nager : on la capturerait tout de suite, elle finirait sûrement à bord d’une baleinière japonaise, on l’exposerait dans un aquarium à Disneyland. La vérité c’est que nous ne puvons plus nous passer d’elle. Nous sommes jaloux. Egalement sadiques et violents s’il s’agit de retenir quelqu’un qu’on aime. Nous avons fait pire que de la lier à la terre ferme : nous l’avons littéralement cloué sur le fond.

Venise est un poisson}
Tiziano Scarpa
2002 - Christian Bourgeois Editeur